Peu de personnes savent que Saint-Hilaire a hébergé pendant plusieurs dizaines d'années une des oeuvres majeures de Picasso (au moins par ses dimensions monumentales). Voici l'histoire de cette statue, depuis sa construction jusqu'à son spectaculaire démontage et transport vers Düsseldorf par un convoi exceptionnel.
Les photos de ce démontage et du transport sont dues à l'obligeance de M et Mme Le Guellaud, que nous remercions chaleureusement pour avoir communiqué ces documents, ainsi que M et Mme Juillard pour la photo Picasso aux Champs.
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La maquette originale de Picasso pour La Femme Debout avait une hauteur de quatorze pouces. Lionel Prejger en fît trois agrandissements dans sa forge de Vallauris, mesurant chacun cinq pieds de haut (178cm). Aux endroits de la maquette sur lesquels Picasso avait appliqué de la peinture noire, Prejger souda, sur les surfaces de tôle lisses de l'agrandissement, des plaques de tôle perforée d'un demi pouce d'épaisseur (qu'on appelle revêtement métallique aux Etats-Unis), leur donnant ainsi une texture qui évoquait un agrégat mis à nu.
Picasso peignit les surfaces du revêtement métallique en noir et appliqua un aplat blanc sur les surfaces de tôle lisse.
L'un des agrandissements fut envoyé à la galerie de Kahnweiler avec l'idée que Carl l'utiliserait comme modèle, mais bien sûr celui-ci préférait se servir de l'original de Picasso pour prendre des mesures, faire des dessins, des calques et des photos. Afin de discuter du projet et d'en établir les caractéristiques techniques, il rendit sa première visite à Notre Dame de Vie, la nouvelle résidence de Picasso près de Mougins. L'immense villa qui ne se trouvait qu'à quelques kilomètres de Cannes offrait pourtant à Picasso l'intimité qu'il avait perdu à La Californie, où de hautes tours d'appartements récemment construites avaient masqué la vue qu'il avait sur la mer, et encore pire, fournissait aux curieux une vue plongeante sur ses murs, et même jusqu'à travers ses fenêtres.
La maquette originale de Picasso
(musée Picasso, Paris)
Kahnweiler décède en 1979. Louise Leiris (la belle-fille de Kahnweiler) hérite de ses collections qui font l'objet de la donation Louise et Michel Leiris aux musées nationaux. La statue fait partie de la donation mais il était convenu, probablement avant le décès de Kahnweiler, que la statue serait exposée en Allemagne (le pays d'origine de Kahnweiler) pendant une année.
C'est donc en janvier 1995 qu'une équipe de 8 ouvriers allemands s'installe à Saint-Hilaire pour mettre en oeuvre le démontage, l'emballage et le transport de la statue vers Düsseldorf.
La statue terminée, au prieuré.
Le sablage de la sculpture fut achevé le 21 octobre 1962. Une quinzaine de jours plus tard, le photographe Brassaï fut invité à déjeuner le dimanche au Prieuré de Saint-Hilaire. Voici ce qu'il écrivit à ce sujet :
La propriété de Kahnweiler, le Prieuré de Saint-Hilaire, est magnifiquement située sur une colline qui surplombe la vallée où s'étend une longue rangée de peupliers. La cour extérieure, qui jouxte les ruines d'une chapelle bénédictine recouverte de lierre, nous procure notre première surprise. Une immense statue se trouve là, de dix-huit à vingt pieds de haut, qui ressemble à un gigantesque insecte venant de s'extraire de sa chrysalide. Les éléments de son coffrage en bois jonchent encore la pelouse. Il ne fait pas de doute que c'est l'œuvre de Picasso. Comme le soleil va bientôt tourner, je me dépêche de prendre quelques clichés. Au même moment, Daniel-Henry Kahnweiler vient à notre rencontre en sortant par une petite porte découpée dans le mur qui sépare la cour du jardin qui entoure la maison.
La statue en 1995, avant son démontage.
L'équipe allemande  
L'arrivée de la grue géante
Il s'agit d'abord de bâtir autour de la statue (fragile malgré ses dimensions à cause de sa faible épaisseur) une  armature métallique particulièrement rigide.
Les travaux se poursuivent jusqu'à une heure avancée de la nuit.
La négociation du premier virage vers le chemin des Hautes Terres est délicate. Celle du deuxième virage vers l'allée Ste Seconde l'est encore davantage. Il faut abattre deux des tilleuls de l'allée.
Le démarrage du projet et la construction
Le démontage et le transport
La femme aux bras écartés, aujourd'hui au LaM
Ca y est, la femme aux bras écartés, alias la femme debout, alias la femme-oiseau ou encore l'ange de Picasso comme on l'appelait à Saint-Hilaire, a définitivement quitté notre village.
Après son séjour allemand au centre d’une fontaine jouxtant la Kunsthalle de Düsseldorf, elle fut exposé aux Champs Elysées au printemps 1996 dans le cadre de l’opération « Les Champs de la sculpture ».
Elle est exposée depuis 1996 au LaM (Lille Métropole Musée d’art Moderne) à Villeneuve d’Ascq.
Picasso ne voulait pas que Carl emporte avec lui la petite maquette de Notre-Dame-de-Vie. Il l'avait réalisée dans un métal très fin qui commençait à rouiller, et celle-ci ne résisterait à aucune manipulation. Puisque cela devait devenir véritablement la première grande sculpture de béton de Picasso, Carl finit par emprunter à Kahnweiler la version intermédiaire de Prejger : quelques fussent ses sentiments à ce sujet, il savait aussi qu'il se sentirait plus à l'aise si elle se trouvait à portée de main, posée dans l'herbe, pour s'y référer tandis que l'on assemblait le coffrage. Pour dessiner sur le béton, il utiliserait les photos de la maquette originale.
Picasso, qui ne s'était rendu qu'une seule fois au Prieuré, n'indiqua aucun emplacernent précis pour la sculpture, qui mesurerait plus de dix-neuf pieds (6m) de haut. La propriété de Kahnweiler est vaste, avec des cours intérieures et extérieures, des jardins et des terrasses. Après avoir envisagé un certain nombre de sites possibles, Carl et Kahnweiler décidèrent de placer l'ouvrage dans la cour extérieure, tirant parti des murs recouverts de lierre de la chapelle comme toile de fond.
De rigoureuses études techniques furent entreprises avant de commencer le travail d'édification. Le coffrage serait délicat à assembler. Nesjar fit venir d'Oslo son ami Sigur Frager, l'expert en béton qui avait supervisé le coulage du béton lors de la construction du siège du Gouvernement. Frager possédait un tel savoir-faire dans ce domaine que Carl avait tenté de s'assurer ses services pour le travail de Barcelone, mais l'entreprise de bâtiment qui l'employait ne voulut pas le laisser partir. Néanmoins, acceptait-elle de se passer de lui pour qu'il aide Carl dans le projet de Kahnweiler. Frager demanda ensuite à Ola Nestande, ainsi qu'à un excellent charpentier britannique, de venir l'assister pour la réalisation du coffrage.
Pour ce travail nous avons utilisé un ciment blanc et une très jolie pierre d'un gris bleuté provenant de Cayeux-sur-Mer, sur la côte, face à Douvres de l'autre côté de la Manche. Les entreprises locales utilisent ces galets que la mer rejette sans cesse : il y en a des millions et des millions de tonnes, et la source en est inépuisable. Ce sont de jolies pierres arrondies roulées par la mer. Nous sommes allés jusqu'à demander à quelqu'un (il a dû devenir fou) de retirer les pierres qui selon nous étaient trop différentes des autres car nous voulions un gris bleuté uniforme, qui ne s'écartait pas d'une gamme très restreinte de tons et de valeurs.
Le coffrage fut terminé et l'agrégat mis en place, mais la bétonneuse spéciale et la pompe que Frager utilisait pour la technique de coulage connue sous le nom de Naturbetong n'étaient pas encore arrivées de Norvège. C'était avec ce matériel particulier (fabriqué en Angleterre par la société Colcrete) qu'il avait obtenu ses meilleurs résultats, et il ne voulait rien utiliser d'autre. Il insista pour que le travail soit laissé en attente jusqu'à l'arrivée de cet outillage, bien qu'un type semblable de bétonneuse et de pompe fut disponible à Paris. Un blocage au niveau de la douane était à l'origine du retard » et les documents administratifs faisaient la navette entre les deux pays. Les tracasseries bureaucratiques finirent par arriver à leur terme, et le camion transportant le matériel se mit en route. Kahnweiler, Louise et Michel Leiris, ainsi que le jardinier et sa famille, se rassemblèrent dans la cour pour voir arriver le camion, s'imaginant, d'après tout ce qu'ils avaient entendu dire, que la bétonneuse et la pompe devaient constituer un engin énorme. « Lorsque la porte du camion fut ouverte, on déchargea une petite machine jaune vif et le groupe ainsi rassemblé faillit s'écrouler de rire : « C'est ce jouet ! C'est tout ?» Cette machine jaune est en effet minuscule comparée aux bétonneuses démesurées qui mélangent le béton tout en roulant sur les routes nationales, mais celle-ci produisait le plus beau béton que l'on pouvait imaginer lorsque Frager était aux commandes.
L'habillage se termine. Il est scellé sur le socle de béton sur lequel repose la statue elle-même. Il faut donc transporter d'une seule pièce la statue, l'armature métallique et le socle de béton.
Qu'à cela ne tienne, il suffit de découper le socle à la scie!
 
Traduit de : Picasso's Concrète Sculptures, de Sally Fairweather, New York, 1982 par M. Condette.
 
Peu de temps après le mariage de Picasso avec Jacqueline [Jacqueline Roque, la deuxième épouse de Picasso], Kahnweiler leur rendit l’une de ses visites coutumières à La Californie. Il avait vu la frise gravée et les fresques de Barcelone et, en regardant les photos que Carl  en avait faites, il lui vint une idée : sur la propriété qu'il possédait à la campagne, à Châlo-Saint-Mars, à environ une heure de Paris, se trouvait une chapelle bénédictine en ruine dont il ne restait que quatre murs recouverts de lierre. Pourquoi ne pas en restaurer la toiture et décorer la chapelle avec des motifs de Picasso gravés à la sableuse ? Picasso accepta de réaliser des esquisses dès que l'architecte de Kahnweiler lui enverrait les dimensions, mais l'administration française refusa l'autorisation de refaire le toit de la chapelle car, à l'insu de Kahnweiler, celle-ci avait été classée monument historique et ne pouvait en aucune façon être modifiée. Cette propriété porte le nom de Prieuré de Saint-Hilaire.
Kahnweiler reprit sa réflexion : Picasso lui avait parlé de la sculpture en trois dimensions qui se trouvait dans la propriété de Viksjô près de Larvik, et il préférait pour sa part créer une pièce monumentale sur pied. Kahnweiler et Picasso choisirent une maquette découpée en métal peint, aujourd'hui connue sous le nom de Femme debout, que Picasso avait réalisée à La Californie l'année précédente.
Kahnweiler téléphona à Carl [Nesjar], à Oslo, pour lui demander d'héberger une sculpture de Picasso dans sa propriété à la campagne. Carl accepta cette tâche avec enthousiasme. Bien qu'il ne connût Kahnweiler que de réputation, lui et Inger avaient souvent visité la Galerie Louise Leiris pendant qu'ils travaillaient à Paris et, depuis lors, il s'y était arrêté chaque fois qu'il le pouvait afin de voir les derniers Picasso ou les nouvelles acquisitions d'œuvres de Gris ou de Léger.
La statue de Picasso femme aux bras écartés à Saint-Hilaire
Le 4 février 1995, la grue entre en action, la statue et son socle sont hissés puis arrimés sur la plate-forme du camion. Mais l'équipe n'est pas encore au bout de ses peines. Il s'agit maintenant de sortir le convoi par les ruelles étroites de Saint-Hilaire.
Le passage le plus naturel semble être la rue du prieuré. Le convoi s'y engage, mais il faut bientôt se rendre à l'évidence: soit le convoi est trop large, soit le passage est trop étroit !
Le convoi doit entreprendre une savante marche arrière, non sans avoir au passage égratigné le mur du parc du prieuré.