Picasso ne voulait pas que Carl emporte avec lui la petite maquette de Notre-Dame-de-Vie. Il l'avait réalisée dans un métal très fin qui commençait à rouiller, et celle-ci ne résisterait à aucune manipulation. Puisque cela devait devenir véritablement la première grande sculpture de béton de Picasso, Carl finit par emprunter à Kahnweiler la version intermédiaire de Prejger : quelques fussent ses sentiments à ce sujet, il savait aussi qu'il se sentirait plus à l'aise si elle se trouvait à portée de main, posée dans l'herbe, pour s'y référer tandis que l'on assemblait le coffrage. Pour dessiner sur le béton, il utiliserait les photos de la maquette originale.
Picasso, qui ne s'était rendu qu'une seule fois au Prieuré, n'indiqua aucun emplacernent précis pour la sculpture, qui mesurerait plus de dix-neuf pieds (6m) de haut. La propriété de Kahnweiler est vaste, avec des cours intérieures et extérieures, des jardins et des terrasses. Après avoir envisagé un certain nombre de sites possibles, Carl et Kahnweiler décidèrent de placer l'ouvrage dans la cour extérieure, tirant parti des murs recouverts de lierre de la chapelle comme toile de fond.
De rigoureuses études techniques furent entreprises avant de commencer le travail d'édification. Le coffrage serait délicat à assembler. Nesjar fit venir d'Oslo son ami Sigur Frager, l'expert en béton qui avait supervisé le coulage du béton lors de la construction du siège du Gouvernement. Frager possédait un tel savoir-faire dans ce domaine que Carl avait tenté de s'assurer ses services pour le travail de Barcelone, mais l'entreprise de bâtiment qui l'employait ne voulut pas le laisser partir. Néanmoins, acceptait-elle de se passer de lui pour qu'il aide Carl dans le projet de Kahnweiler. Frager demanda ensuite à Ola Nestande, ainsi qu'à un excellent charpentier britannique, de venir l'assister pour la réalisation du coffrage.
Pour ce travail nous avons utilisé un ciment blanc et une très jolie pierre d'un gris bleuté provenant de Cayeux-sur-Mer, sur la côte, face à Douvres de l'autre côté de la Manche. Les entreprises locales utilisent ces galets que la mer rejette sans cesse : il y en a des millions et des millions de tonnes, et la source en est inépuisable. Ce sont de jolies pierres arrondies roulées par la mer. Nous sommes allés jusqu'à demander à quelqu'un (il a dû devenir fou) de retirer les pierres qui selon nous étaient trop différentes des autres car nous voulions un gris bleuté uniforme, qui ne s'écartait pas d'une gamme très restreinte de tons et de valeurs.
Le coffrage fut terminé et l'agrégat mis en place, mais la bétonneuse spéciale et la pompe que Frager utilisait pour la technique de coulage connue sous le nom de Naturbetong n'étaient pas encore arrivées de Norvège. C'était avec ce matériel particulier (fabriqué en Angleterre par la société Colcrete) qu'il avait obtenu ses meilleurs résultats, et il ne voulait rien utiliser d'autre. Il insista pour que le travail soit laissé en attente jusqu'à l'arrivée de cet outillage, bien qu'un type semblable de bétonneuse et de pompe fut disponible à Paris. Un blocage au niveau de la douane était à l'origine du retard » et les documents administratifs faisaient la navette entre les deux pays. Les tracasseries bureaucratiques finirent par arriver à leur terme, et le camion transportant le matériel se mit en route. Kahnweiler, Louise et Michel Leiris, ainsi que le jardinier et sa famille, se rassemblèrent dans la cour pour voir arriver le camion, s'imaginant, d'après tout ce qu'ils avaient entendu dire, que la bétonneuse et la pompe devaient constituer un engin énorme. « Lorsque la porte du camion fut ouverte, on déchargea une petite machine jaune vif et le groupe ainsi rassemblé faillit s'écrouler de rire : « C'est ce jouet ! C'est tout ?» Cette machine jaune est en effet minuscule comparée aux bétonneuses démesurées qui mélangent le béton tout en roulant sur les routes nationales, mais celle-ci produisait le plus beau béton que l'on pouvait imaginer lorsque Frager était aux commandes.